L_oeil du larinx - François Rollin - Argutie - 20-03-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
J’étais sur le point de sauver de l’oubli le joli mot d’argutie. Ce mot menacé d’extinction présente la particularité rare de se partager entre un sens péjoratif, celui d’un raisonnement pointilleux, chicaneur et vétilleux, et un sens mélioratif, celui d’une subtilité de langage, un tour fin et coruscant. Je fourbissais mes outils, m’apprêtant notamment en guise de prolégomènes à éclairer les mots « prolégomènes », « mélioratif », et « vétilleux », et à rappeler à votre bon souvenir « coruscant », déjà traité ici. Et voilà qu’au moment même où je m’apprêtais, sur les conseils de Boileau, à remettre mon ouvrage sur le métier et ceci jusqu’à la 20ème fois, voilà que frappe à la porte de l’Institut un grand mot bizarre, un peu dégingandé mais plutôt beau garçon, et qui supplie qu’on le secoure : indéhiscent. (épeler). Je le fais entrer, puis asseoir, et je le questionne sur son sens. « Je suis un terme de botanique, m’explique-t-il, et je signifie « qui ne s’ouvre pas spontanément à l’époque de la maturité » ». « Avez vous de la famille ? », m’enquis-je. « Je suis le contraire de déhiscent, me répondit-il. Déhiscent se dit des organes clos qui s’ouvrent d’eux mêmes pour laisser passage à leur contenu. Le colchique, l’iris, le pavot, et le tabac, ont des fruits déhiscents ».
J’étais perplexe ; on frôlait l’argutie, à moins qu’il ne s’agisse d’une arnaque. « Pour qui travaillez vous, demandai-je tout à trac à mon indéhiscent ? Sa réponse dura plusieurs minutes. Il en ressortait qu’il qualifiait principalement deux grands inconnus, les samares, (épeler) fruits secs indéhiscents du frêne ou de l’orme, et les akènes (épeler), fruits secs indéhiscents de la renoncule ou du rosier. J’ai parlé franchement à indéhiscent : si vous concernez si peu de choses, lui ai-je dit, comment pouvez vous prétendre aux soins de mon institut ? Indéhiscent demeura coi. Fidèle à sa définition, il restait sec et refusait de s’ouvrir… tant et si bien que, subodorant un coup fourré, j’ai commencé à le cuisiner un peu brutalement. Il ne m’a pas fallu moins de six heures d’interrogatoire serré pour tirer à indéhiscent les vers du nez et découvrir le pot-aux-roses déhiscentes : indéhiscent avait été dépêché chez moi comme sous-marin à la solde d’un copain de sa famille botanique, le fameux immarcescible, que j’ai retoqué sous vos yeux à mille et une reprises, immarcescible qui pensait pouvoir infiltrer chez nous la taupe « indéhiscente » et préparer ainsi son entrée dans nos services.
J’ai viré le traître manu militari, mettant fin aux bavardages, aux arguties, aux ratiocinations, au radotage, en somme à la parlote, si bien chantée par Jacques Brel.
(…) Merci Jacques.
Ce n’est pas par hasard que nous ouîmes Brel. C’est que l’argutie, notre patiente du jour, l’argutie se compose de paroles, de flots de paroles bien souvent, mais l’argutie a surtout un air. Ecoutez, cette saynète argutiante, vilain néologisme de mon cru, cette saynète dont les paroles ont été volontairement distordues pour mieux en faire ressortir l’air.
- Simone, je te fais remarquer que le sens de l’histoire ne coïncide pas forcément avec l’histoire des sens…
- C’est possible, mais le sens a un sens, tandis que l’histoire n’a pas d’histoire…
- Tu noteras quand même que la vérité d’un sens de l’histoire compense rarement l’absence d’histoire du sens des vérités
- Embrasse moi.
Attention, cette dernière réplique n’était pas chantée sur l’air de l’argutie mais sur l’air de la rage.
Voilà, nous avons bien travaillé. A défaut d’être réhabilitée, l’argutie, du moins, revit. A partir de tout de suite, je compte sur vous pour dénoncer ou applaudir nommément les arguties, suivant qu’elles sont plus proches de la polémique stérile ou de l’argument percutant. « Assez d’arguties, les chéris, je vous en supplie ! », ou au contraire « Que de belles arguties, cher ami, vous m’avez conquis ! »
La prochaine fois, nous encouragerons l’interjection bigre, qui atteint un sommet de pertinence dans l’échange suivant : - il paraît que les tigres migrent ? ! - Bigre !