L_oeil du larinx - François Rollin - Caudalie - 01-05-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Que personne ne bouge. Alerte rouge. Comme le vin du même nom. Je m’explique. Le mot que je m’apprête à sauver céans n’est pas seulement menacé d’extinction, il est presque éteint, et vous allez voir l’étendue du paradoxe. Il s’agit de la caudalie, dont vous connaissez la racine : cauda, la queue, d’où vient la nageoire caudale, dont peu d’entre nous sont équipés, il m’arrive de le regretter, et d’où vient le caudataire, celui qui porte la queue de la robe du pape dans les cérémonies, ce qui ne me semble pas être un boulot à plein temps. La cauda, ou caouda, en latin, nous a légué la précieuse expression « in cauda venenum », dans la queue le venin, qui décrit la nature du scorpion et qui, par extension, se dit d’un discours qui commence gentiment pour finir très méchamment : in cauda venenum. Cette locution sert même de mise en garde, à celui que l’orateur est en train de couvrir de louanges et qu’il vouera, dans quelques instants, je devrais dire dans quelques caudalies, aux redoutables gémonies, nom féminin pluriel qui désigne l’escalier, au flan nord-ouest du Capitole, où l’on exposait les corps des suppliciés avant de les jeter dans le Tibre… le Capitole, le Tibre, vous avez déjà déduit que l’action se situe à Rome, la ville éternelle à laquelle mènent tous les chemins, la ville ouverte selon Roberto Rossellini, la ville aux sept collines, qui peut me citer les sept collines de Rome ? Personne ? Alors je m’en occupe : l’Aventin, le Palatin, le Capitole, déjà nommé, le Quirinal, le Viminal, ça se complique, l’Esquilin, ça se complique encore, et le Caelius, fermez le ban.
Bref. La cauda latine a donné en italien la coda, c-o-d-a, la queue d’un morceau de musique, sa fin, sa conclusion. « Rendez vous à la coda », c’est ce que disent les musiciens qui n’ont pas assez répété et qui se lancent, à notes perdues, dans l’exécution du morceau.
Mais j’en reviens à ma caudalie. Elle a disparu de la plupart des dictionnaires, c’est vous dire comme elle est menacée, alors qu’elle concerne un des fleurons de notre patrimoine national, juste après la langue : le vin. Rouge éventuellement, d’où la couleur de l’alerte. La caudalie, c’est la persistance aromatique ou longueur du vin en bouche, mesurée en secondes. Les plus grands Sauternes compteraient, selon les experts, jusqu’à 25 caudalies, 25 merveilleuses secondes pendant lesquelles le vin continue de s’exprimer, de réjouir les papilles, de distiller ses notes aromatiques et ses flaveurs, autre mot en voie de disparition qui désigne l’ensemble des sensations ressenties lors de la dégustation d’un aliment, solide ou liquide. La persistance du vin se compte en caudalies, il faudrait inventeur une unité pour mesurer la persistance de la douleur, car comme l’a si bien dit Marcel Proust, « La force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur ». Chagrin d’amour, vin, c’est l’occasion d’écouter une chanson de Jacques Brel, une chanson qui pèse quelques dizaines de millions de caudalies…
Brel, l’ivrogne.
Merci Jacques.
In cauda venenum. J’étais parti bien gentiment avec mes caudalies, je vais maintenant, mes chers compatriotes, dénoncer. Dénoncer une invasion, celle de la préposition « sur » dans tous les discours concernant le vin. Vous ne l’avez peut-être pas encore noté, mais ça ne saurait tarder, et vous penserez à moi… depuis quelques années, tous les spécialistes qui parlent du vin saturent leur propos de « sur », et même de l’obsédante expression « on est sur ». « On est sur un Bordeaux, on est sur un cépage merlot, par conséquent on est sur un vin très fruité, on est sur une note boisée, on est sur un vin qui est assez rond, mais je vous recommande aussi notre Cabardès, là on est sur de la syrah, donc on est sur un vin plus charnu, on est sur un rouge évidemment », sur, sur, sur, on est sur, et tralala, on est vraiment totalement sur. Quelle école hôtelière, quelle congrégation de sommeliers, quelle assemblée d’oenologues, quel GIE de cavistes, quelle coopérative vinicole a donc réussi à propager, comme une traînée de poudre, ce tic verbal inélégant et réducteur ? Un tic qui a réussi à s’infiltrer jusque chez les particuliers, comme en témoigne la saynète gastronomique et conjugale que voici.
- Simone, qu’est ce qu’on boit avec la pintade aux morilles ?
- Eh bien j’ai pensé qu’il serait judicieux d’aller sur un Madiran, sur un vin assez tannique, on sera sur un cépage tannat mais aussi sur du cabernet-franc, donc on est sur un vin hybride…
- … oui mais qu’est ce qu’on boit ?
- Je te l’ai dit, on sera sur un vin rouge, sur un rouge solidement charpenté en bouche, sur un nez fruité un peu fermé mais très velouté, on est sur un vin bien équilibré et sur une robe grenat très intense, on est sur 5 à 6 caudalies à mon avis…
- Simone, remplis mon verre !
- Embrasse moi, d’abord…
A la bonne vôtre, mes chers compatriotes. La prochaine fois, nous réhabiliterons le mot « modération ». Non, le mot « éthylomètre », plutôt.