L_oeil du larinx - François Rollin - Concussion - 20-02-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Une fois n’est pas coutume, parlons d’argent. C’est d’autant plus opportun que nous avons beaucoup parlé du nez, ces dernières semaines, à grand renfort de relents pestilentiels et de remugles délétères, et qu’il sera par conséquent reposant de parler de l’argent qui, pour sa part, du moins le dit-on, n’a pas d’odeur.
On n’en finirait pas d’énumérer les synonymes du mot « argent », fric, blé, braise, pèze, monnaie, picaillons, pognon, thunes, pépettes, oseille, fraîche, flouze, artiche, sous, galette, grisbi… aussi m’en tiendrai-je aujourd’hui à l’argent que l’on gagne, plus ou moins honnêtement, car je souhaite porter secours au mot de concussion. Joli mot à l’incipit coquin recouvrant une réalité sordide, la concussion est un avatar pécuniaire de la prévarication… Comment ? ça ne vous dit rien de plus ? Alors, plus simplement dit, la concussion, c’est la perception illicite par un agent public de sommes qu’il sait ne pas être dues. Si donc le mot est rare, la chose, elle, l’est nettement moins, et je ne vise personne, du moins personne en particulier, du moins personne en particulier dont je vous fournirais le nom et l’adresse.
Je suis passé un peu vite sur les mille et une appellations des revenus : la rémunération, pour tous, le salaire, pour les salariés, le traitement, pour un fonctionnaire, les gages, pour les domestiques, les appointements, pour les employés, les piges pour les journalistes, les émoluments, pour les officiers ministériels, la solde, pour les militaires, les cachets pour les comédiens, les honoraires, pour les professions libérales, les vacations, pour les experts, et la bien nommée prébende, pour les ecclésiastiques, c’est une plaisanterie de mauvais goût, je sais.
La prébende que vous ne confondrez pas avec la provende, la provision de vivres, dont parle Jacques Copeau, l’immense aventurier du théâtre que vous savez, dans l’enregistrement authentifié que voici…
(…)
Merci, Jacques.
Mes chers compatriotes, nous devons, en citoyens responsables, bien faire la différence entre la forfaiture, l’exaction, la fraude, la malversation, la grivèlerie, la prévarication, citée tout à l’heure, l’extorsion, le vol, le rançonnement, l’escroquerie, le détournement, l’arnaque, l’appropriation, et la concussion. Toutes et tous peuvent mener en prison, c’est là leur plus fort point commun. Mais de cette longue liste non exhaustive, la concussion est, je le confesse, ma préférée. Vous aurez acquis, mes chers compatriotes, une meilleure maîtrise du mot lorsque vous aurez entendu la torride saynète formidablement illustrative que voici.
- Simone ! Tu as lu dans le journal l’histoire de ce fonctionnaire de police qui faisait verser le montant des contraventions directement sur son compte personnel ?
- Oui, j’ai lu.
- Et qu’est ce que ça t’inspire ?
- Un mot, un seul : concussion.
- Eh bien disons le… (ensemble) Concussion concussion concussion…
- Ouvre la fenêtre, Simone ! (ensemble) Concussion concussion concussion concussion concussion … (shunter)
Voilà. La prochaine fois, nous nous pencherons sur l’adjectif tubuliflore, et il ne faudra pas longtemps pour que nous nous résolvions à l’abandonner en plein champ.