L_oeil du larinx - François Rollin - Impavide - 15-05-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Je vous l’ai dit, redit, et redidit, diriger le centre de sauvetage des mots menacés de disparition n’est pas une sinécure, (tiens, voyez comme je suis mobilisé en permanence, je viens de donner un coup de pouce à la sinécure), ce n’est pas une sinécure, c’est une activité à risques, un peu comme pompier, mais quand même moins que pompier, car les pompiers ont un métier à haut risque, et le fait qu’ils aient de jolis camions rouges qui font pimpon ne peut pas être tenu pour une contrepartie suffisante du risque encouru. Je parle bien des sapeurs pompiers, ceux qui éteignent les feux, car le pompier est aussi, chez un tailleur, la personne chargée des retouches, et dans ce cas, il s’agit d’un métier à risques mais vraiment beaucoup beaucoup moins que les pompiers pompiers, ceux qui tirent leur nom de la pompe alors qu’ils ne pompent plus depuis longtemps, ils ont des pompes électriques, en revanche ils font des pompes, pour se maintenir en forme, car il faut être en pleine forme pour monter à la grande échelle, déjà une petite échelle ce n’est pas toujours commode… Oui ? Bonjour, mes chers compatriotes, quel bon vent vous amène ? Vous vouliez me demander quelque chose ? Ah oui, non, pardon, c’est moi, je vous disais que le centre de sauvetage des mots est une activité à risques, et pourtant je monte au créneau chaque Dimanche bravement, sans sourciller ni mollir, il convient alors de dire que je suis impavide, et c’est le mot du jour. Impavide, « qui n’éprouve ou ne trahit aucune peur ». Impavide est très proche d’intrépide, mais l’intrépidité suggère une humeur plus bagarreuse, une impatience d’en découdre, un besoin d’affronter le danger et de s’y mesurer pour s’affirmer… alors qu’il y a dans le qualificatif impavide un parfum de sérénité, de flegme impérial, un air de celui qui n’a tellement pas peur qu’il n’a besoin ni de dire ni de montrer qu’il n’a pas peur. C’est tout moi. Quand il s’agit de secourir un mot, de se battre bec et ongles contre l’usage et contre la déréliction de la langue (nous reviendrons bientôt sur la déréliction), quand il s’agit de lutter contre l’anglais, l’appauvrissement lexicologique et le complot des barbaristes, alors je me montre impavide, comme un pompier, comme un soldat. Comme un hussard. Allez, blondes aimées, il faut sécher vos yeux. Ecoutez l’air de l’impavidité, même si le mot n’existe pas…
Le rêve passe, depuis blondes aimées, jusqu’à épopée, 43° de Lille…
Merci les mecs.
Pour mieux défendre un mot, mes chers compatriotes, il est bon de s’intéresser un peu à ses origines et à sa famille. Les origines d’impavide sont limpides : le prévixe privatif in-, et la racine latine pavor, la peur, pahouor si l’on adopte la prononciation moderne, qui permet de mieux remonter la filière, en entendant dire : J’aé euhu traé paouor.
La famille sonore d’impavide, c’est la petite famille en vide, avec son leader éponyme, « vide », comme un verre vide, avec avide, comme un gars impatient de remplir son verre, avec livide, comme un gars qui a trop vidé son verre et qui ne se sent pas très bien, et avec gravide, comme une femelle enceinte. La lionne gravide est impavide. Comme un pompier.
Rien de tel qu’un bon radotage pour remettre en selle un mot. C’est ce que vous propose la saynète familière que voici…
- Simone, à ton avis, lequel de nos amis est impavide ?
- Impavide ? Vraiment impavide ? Je n’en vois pas…
- Bernard, peut-être…
- Bernard, impavide, non. Il a peur de tout.
- Jacques ?
- Non, Jacques non plus n’est pas impavide. Il a moins peur que Bernard, mais pas au point d’être impavide.
- Roger est impavide !
- Ah non, s’il y en a bien un qui n’est pas impavide, c’est Roger !
- Alors Léon ?
- Léon non. Léon impavide : non ! Léon poltron !
- Gaston ? Raymond ? Philémon ? Poltrons aussi ?
- Laisse moi faire le tour : Gaston n’est pas impavide… Raymond n’est pas impavide… et Philémon n’est pas impavide.
- D’accord. N’en parlons plus…
- Embrasse-moi…
Voilà, je pense qu’on a bien entendu, à vous de jouer, n’ayez pas peur d’accommoder impavide à de multiples sauces. La prochaine fois, nous nous pencherons sur le sort de torpide, et ce ne sera pas du gâteau.