Jocrisse

L_oeil du larinx - François Rollin - Jocrisse - 13-03-2005.mp3

Mes chers compatriotes,
Comme vous le savez, les mots se bousculent au portillon de notre Institut de sauvetage des mots menacés de disparition, et nous avons d’ailleurs l’intention, si le ministère nous accorde une rallonge budgétaire, de remplacer ce portillon par un portail. On se bouscule moins au portail qu’au portillon car le portail est plus grand que le portillon, comme le gravier est plus gros que le gravillon et l’écrivain plus respectable que l’écrivaillon. Mais la question n’est pas là. Pour arbitrer cette bousculade quotidienne des mots, je m’appuie sur un certain nombre de critères, tous plus subjectifs les uns que les autres puisque c’est moi le directeur de l’Institut. L’initiale des mots peut faire partie de ces critères de choix, et c’est le cas aujourd’hui. Je constate que l’initiale J, qui nous donne pourtant des mots aussi excitants que les deux je, le jeu auquel on joue et le je qui joue quand je joue, cette initiale J est atrocement sous représentée dans notre langue et par conséquent dans nos dictionnaires : une vingtaine de pages de J, suivant les éditions, quand le S en occupe 160 et le P plus de 230. Aussi ai-je collégialement décidé de secourir un J aujourd’hui, ce sera une sorte de jour J du J, nous allons parler du jocrisse.
Le jocrisse, c’est un benêt qui se laisse duper. On peut vous traiter de jocrisse, par erreur ou à juste raison, c’est vous qui pouvez le dire, mais en tout cas cela a du sens. « Va donc, eh, jocrisse ! » se disait souvent autrefois, il n’y a pas de raison que ça ne se dise plus aujourd’hui, puisqu’aussi bien le nombre de jocrisses n’a pas baissé dans la population, seul le mot s’est raréfié. Il n’y a pas si longtemps, le mot jocrisse était encore chanté, écoutez, je vous prie, l’ami Georges Brassens.
(…)
Merci Georges.
On peut vous traiter de quatre autres noms commençant par un J, il est utile de ne pas les confondre avec jocrisse. J’en profite d’ailleurs pour signaler à tous les moins de 17 ans que l’expression « il m ‘a traité » ne signifie pas « il m ‘a insulté », et ne concerne éventuellement que le médecin, le médecin traitant, qui m’a traité. Mais au chapitre de l’insulte, il faut dire « il m’a traité de ceci ou de cela ». Enfin… il ne faut pas dire ceci ou cela, ce n’est pas une insulte de se faire traiter de ceci, ni de se faire traiter de cela, il faut remplacer ceci ou cela par des mots désobligeants, comme « crétin », ou « vieux radoteur ». Exemple : « Les jeunes de moins de 17 ans m’ont traité de vieux radoteur. »
Quoi qu’il en soit, voici les quatre J que je vous ai promis : jean-foutre, je-m’en-foutiste, jobard, et janissaire.
Le jean-foutre est un incapable sur qui on ne peut pas compter. Le jean-foutre est un ami de l’impéritie, que nous avons défendue à ce micro.
Le je-m’en-foutiste, c’est celui qui manifeste une indifférence totale à l’égard de ce qui devrait l’intéresser ou le préoccuper, c’est par exemple le jeune de moins de 17 ans qui n’écoute pas l’œil du larynx tous les dimanches, c’est probablement celui qui m’a traité il n’y a pas cinq minutes de vieux radoteur.
Le jobard, c’est le frère du jocrisse, crédule jusqu’à la bêtise.
Le janissaire enfin, c’est, ou plutôt c’était un soldat d’élite de l’infanterie turque, qui appartenait à la garde du sultan. Les janissaires avaient mauvaise réputation, ils se sont illustré au cours des siècles dans d’assez basses et serviles besognes. Le despote envoie ses janissaires persécuter les braves gens.
Peut-on se faire traiter d’autre chose qui commence par un J ? Vous le saurez à l’issue de la saynète alphadélirante que voici.
- Simone, bouge toi un peu ! T’as l’air d’un jabiru joufflu en train de jaboter joyeusement sur un jeune jacaranda.
- Et toi d’un jockey jurassien sans jugeote jasant comme un janséniste jaloux sur son jangada jauni !
- Va donc, eh, vieille jubarte, va cuver ton jujube dans les jamborees jamaïcains !
- Tu peux parler, judas junior, avec ta tête de judoka jouisseur en jodhpurs juxtaposant des jambonneaux juteux dans le jardin japonais.
- Simone, je crois que nous sommes en train de nous faire du mal inutilement…
- Embrasse moi, Jeannot…

Voilà. La prochaine fois, nous nous pencherons sur l’adjectif « pelvien », pelvienne, qui ne sert pas à grand chose sinon à former la fameuse ceinture pelvienne sans laquelle nous serions tous en deux morceaux.