Letal et Deletere

L_oeil du larinx - François Rollin - Lethal et Deletere - 06-02-2005.mp3

Mes chers compatriotes,
C’est triste à dire, mais dès qu’on prend l’initiative d’une bonne action, il se trouve des gens malveillants pour tenter de jeter, non pas des cailloux ou des bombes à eau, mais le discrédit, sur ladite bonne action. Ainsi en va-t-il de notre entreprise, ici, au centre de sauvetage des mots menacés d’extinction. La polémique gronde à nos murs, et les rumeurs les plus fallacieuses se propagent de studio en studio.
On nous soupçonne notamment de vouloir, en dépit de nos objectifs fondamentaux, sauver le mot « sarcopte ». J’oppose à cette allégation un démenti formel : nous n’avons pas l’intention de réhabiliter le « sarcopte », genre d’acariens parasites des mammifères qui provoquent la gale en creusant des galeries dans l’épiderme. Le sarcopte est chez nous, c’est exact, mais il y est en transit, en attendant d’être réorienté sur un organisme islandais, le FAJMODATIR, le Foyer d’Accueil des Jolis Mots à l’Oreille qui Dissimulent Adroitement de Tristes et Inquiétantes Réalités.
En revanche, je confirme que nous avons ouvert nos portes, à des fins thérapeutiques, à ces deux amis menacés que sont « létal » et « délétère ».
Je vous présente d’abord létal. Létal s’écrit également avec un h comme dans léthargie, qui n’est pourtant pas de sa famille, même s’il sent un peu le sapin, comme nous disons dans notre jargon médical. Létal peut engendrer une sensation oppressante au contact de son pluriel létaux, je vous laisse y réfléchir.
Quoi qu’il en soit, l’adjectif létal a retenu notre attention parce qu’il a été capturé par le substantif dose, pour former « dose létale » dans les mêmes conditions que l’adjectif congru a été capturé par le substantif portion pour former « portion congrue », nous en avons parlé il y a quelques semaines. Or, létal mérite mieux que l’esclavage de sa dose. Létal, du latin letalis, qui ne désigne pas cette fois-ci les trains à grande vitesse de la ligne Paris Bruxelles, létal signifie, tout bêtement si j’ose dire, mortel. Mortel, qui connaît depuis une dizaine d’années un regain de fréquentation vertigineux, en particulier dans l’expression « trop mortel ».
- Comment t’as trouvé le film ? - Trop mortel.
- Et ton prof de maths, il est cool ? - Ouais, il est trop mortel.
D’où ma suggestion, pour varier les plaisirs, de remettre létal au goût du jour, en disant par exemple : « On a fait une méga-teuf pour l’anniversaire à Julien, c’était trop létal ! »
De létal à délétère, il n’y a qu’un pas, un pas en arrière pour ainsi dire, car délétère signifie : qui met la santé, la vie en danger. Il n’y a pas que les gaz qui puissent être délétères, les atmosphères, les entreprises, les actions, les attitudes peuvent l’être aussi, et le sont en effet parfois. Ames sensibles, bouchez vous les oreilles, car l’enregistrement qui suit constitue un sombre sommet historique du délétère et du létal.
(…).
Pas merci, Adolf Délétère.
Revenons à des considérations plus modernes et plus joyeuses.
- Comment était la teuf pour le mariage à Julien, trop létale, j’imagine ?
- Non. Délétère. Définitivement délétère. On s’est ennuyés à cent sous de l’heure, et on a mangé du poisson pas frais, on a tous été malades. Vraiment trop délétère.
Précision lexicologique : « On s’est ennuyés à cent sous de l’heure » est une expression d’autrefois, d’avant le franc et d’avant l’euro, qui signifie « On s’est fait iech grave, on a zéro kiffé »

Veuillez à présent, afin de vous familiariser avec délétère, écouter la saynète proprement honteuse et heureusement très brève que voici.
- Simone, il règne dans cette salle de bains une odeur délétère !
- Ça m’étonne, je n’utilise que du mercurochrome.

Mes chers compatriotes, j’en suis conscient, nous avons vécu ensemble aujourd‘hui des moments bien pénibles. Raison pour laquelle, dans un esprit compensatoire, nous nous occuperons la prochaine fois des interjections youp et youpi.