L_oeil du larinx - François Rollin - Maieutique - 23-01-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Notre centre de sauvetage des mots en voie de disparition et menacés d’extinction connaît des problèmes d’identité. C’est l’époque qui veut ça. Ainsi, on nous a souvent pris pour la fourrière, en déposant devant nos portes des mots indignes de notre sollicitude, voilà maintenant qu’on nous prend pour une maternité, en essayant de nous confier des néologismes. Je trouve ainsi à nos portes, emmailloté à la va-vite, le jeune conjouir. Conjouir, comme symétrique de compatir. Celui qui compatit souffre avec moi, celui qui conjouit se réjouit avec moi. Jacques m’annonce qu’il vient d’avoir un enfant : je conjouis, mon cher Jacques. J’annonce à Lucette que je viens de retrouver mes clefs, Lucette conjouit. C’est très bien. Mais pour audacieux et pertinent que soit ce nouveau venu, je ne puis, en mon âme et conscience, l’accueillir dans l’établissement. Nous manquons de lits pour les mots malades, je suis contraint de laisser à d’autres le soin d’accoucher les futurs malades.
A propos d’accouchement, entendez, je vous prie, la grêle complainte de la moribonde maïeutique. L’art de faire accoucher, les parturientes s’il en est question, mais surtout les esprits. Faire naître les idées, susciter la réflexion intellectuelle, telle est la sainte vocation de la maïeutique. Un mot sans lequel nous ne serions pas là, ni vous, chers auditeurs, ni moi, parce que je n’aurais pas d’idées, parce que vous ne seriez pas nés, et parce que la radio n’existerait pas, trois bonnes raisons de nature à générer une absence d’événement. Pour célébrer dignement notre existence et notre coexistence, je vous invite à écouter cet enregistrement historique de l’ingénieur Edouard Branly célébrant la naissance de la radio.
(…)
Merci Edouard, merci de conjouir avec tant de volubilité.
Des esprits forts, car il y en a, me signalent que la désaffection dont souffre le mot maïeutique est probablement liée à sa curieuse morphologie, qui le rend difficile à retenir. Une étrange accumulation de voyelles au milieu du mot, au point de nécessiter un tréma, de tréma à trauma il n’y a qu’un petit pas, et voilà comment la maïeutique, à intervalles réguliers, nous échappe. Je vous livre un moyen mnémotechnique imparable. La maïeutique est une discipline parfois fastidieuse, et en cela elle peut être assimilée au tricot, dont les aiguilles lorsqu’elles s’entrechoquent contrefont le vénérable tic tac des pendules. Ainsi, au sud de la Loire, les mamans disent en tricotant : une maille tic, une maille tac, une maille tic, une maille tac. Il vous suffit à présent d’oublier la maille-tac, et la maïeutique est à vous pour longtemps.
Vous la partagerez cependant avec les acteurs de la stupéfiante saynète hyperréaliste que voici.
- Monique, qu’est ce qu’on fait ce week-end, t’as une idée ?
- Non, j’ai pas d’idée. J’en cherche une, mais j’en trouve pas.
- Moi non plus. Il va nous falloir utiliser la maïeutique.
- Volontiers, mais je ne sais plus où je l’ai rangée.
- Elle n’est pas dans le garage ?
- La maïeutique, dans le garage ? Tu délires, mon pauvre chéri. Au grenier, plutôt, ou alors dans la buanderie. Ou dans la chambre des gosses. Ah je ne sais plus…
- Eh ben voilà, Monique, maintenant, on sait à quoi on va passer le week-end. A retourner toute la maison pour trouver la maïeutique.
- Embrasse moi, dans un premier temps…
Souhaitons un bon week-end bien fécond à nos amis, et, quant à nous, portons bien haut la maïeutique. La prochaine fois, nous sauverons le mot délétère, qui, comme vous l’entendez, sent l’hôpital à plein nez.