Munificence

L_oeil du larinx - François Rollin - Munificence - 16-01-2005.mp3

Mes chers compatriotes
L’hiver est arrivé, et nos bénévoles ne savent plus où donner de la tête. L’hiver, il fait froid, tous ceux qui le peuvent se réfugient à l’intérieur, et là, tout naturellement, ils parlent. Et sitôt que des gens parlent, la pauvreté lexicologique rampante, qui passait inaperçue aux beaux jours, se dévoile et s’étale sans retenue. Ici, au centre de sauvetage des mots en voie d’extinction, la demande de soins et de secours est multipliée par 19 dès le 21 décembre. Hier, c’est simagrée et contondant qui appelaient à l’aide. Nous les avons aidés dans la mesure de nos modestes moyens. Simagrée, très diminuée à son arrivée au centre, est repartie au milieu de la nuit, requinquée, lorsque sa synonyme chichi est venue la chercher. Quant à contondant, seul au monde depuis pas mal de temps, nous l’avons patiemment déculpabilisé, car il blesse, c’est un fait acquis, mais il ne coupe ni ne perce, et il s’en est finalement allé, rasséréné, voguer au hasard des rues mal éclairées. Mais nous, les soignants, n’étions pas au bout de nos peines, car « munificence » gisait, quasiment sans connaissance, sur le carrelage du vestibule. Munificence, nous le savions avant de l’examiner, souffre du syndrome lié à sa gémellité avec magnificence. Tout le monde les confond, et c’est le premier né, magnificence, qui s’en tire le mieux. Magnificence, « qualité de ce qui est magnifique, beauté pleine de grandeur », éclat, faste, luxe, pompe, richesse, somptuosité, splendeur,… allez lutter avec une sœur aussi envahissante. Allez vous faire entendre, lorsque vous n’êtes que munificence, c’est à dire, excusez du peu, « grandeur dans la générosité et la libéralité ». Les bavards se promènent, aperçoivent les deux jumelles, magnificence et munificence, et n’ont d’yeux que pour la première, qui les flatte sans vergogne et ne leur coûte rien. Alors la munificence, humiliée, incline sa grosse tête et, pudiquement, pleure sa mère. Sa mère, munus muneris, le cadeau, le présent, si souvent étouffée sous l’algébrique barbarisme qu’est ré-nu-mération, rénumérer… non, il ne s’agit pas de chiffres, mais de récompenses, ré-munérer, rémunérer sans avarice et sans pingrerie, avec largesse et prodigalité, en un mot comme en dix mille, avec munificence, cette envie de donner qui fait les grandes âmes.
A propos, est-ce en raison d'une excessive munificence, d'un trop plein de générosité, que le poète Louis Aragon, qui nous a laissés tant de textes sublimes, les disait lui-même si mal? Je vous laisse en juger.
(…)
Merci, Louis, merci pour tes vers inspirés, et merci surtout de nous laisser la possibilité de les dire nous-mêmes.
Trop de munificence nuit, c’est vrai. Mais le mot demeure, terriblement érotique, quasiment parnassien, comme le montre l’audacieuse saynète croquée sur le vif, que voici.
- Monique, si je te dis mu…
- Oui, mu, m-u mu, participe passé du verbe mouvoir, mettre en mouvement,… et ensuite ?
- Après mu, si je te dis ni, n-i ni.
- Oui, je vois, la conjonction négative, … souvent redoublée, comme dans ni dieu ni maître…
- Parfaitement. Et fi, maintenant…
- Fi, je connais aussi. Fi l’interjection, la petite sœur de « pouah » !
- Nous sommes d’accord. Et sens ?
- Sens, bien sûr… celui que nous cherchons tous, le bon sens, le sens de la vie, celui de l’histoire…
- C’est parfait. Et que fait-on, Monique, avec ces quatre phonèmes ?
- Mu… ni… fi… cence.
- Monique, ta présence d’esprit le dispute à ta générosité…
- Embrasse moi, mon vieux lion,…

Mes chers compatriotes, je compte sur votre munificence, et sur votre empressement à la nommer. La fois prochaine, tous ensemble, nous marcherons au secours de nos labadens, à qui, bien souvent sans le savoir, nous devons tant.