Rémanence

L_oeil du larinx - François Rollin - Remanence - 06-03-2005.mp3

Mes chers compatriotes,
Manta, Manence, Opaje, et Dubusse, ce sont là les quatre espèces les plus répandues de la raie, poisson cartilagineux sélacien au corps aplati en losange, à grandes nageoires pectorales, à queue hérissée de piquants et à la chair délicate. La raie Manta, la rémanence, l’aréopage, et l’arrêt du bus. C’est ainsi que je comptais ouvrir ma plaidoirie de ce jour visant à sauver de l’oubli le mot « rémanence », mais je suis l’objet d’un rappel à l’ordre émanant, et non pas rémanent, émanant du Comité de Répression des Calembours Lamentables. Je ne m’étendrai donc pas davantage sur la raie Colt, également appelée raie Volver, je ne vous dirai pas, car j’affectionne la prétérition, je ne vous dirai pas comment sur la glace la raie glisse et comment sur la pierre la raie ponce.
La rémanence est un joli mot, comme beaucoup de mots qui se terminent en ence, e-n-c-e, évanescence, adolescence, efflorescence, marcescense, la grand-mère d’immarcescible, le fameux casse-pieds qui tente de forcer ma porte,… quintessence, incandescence, réminiscence, et… tasse à thé, qui elle aussi se termine en anse… Ah, nouveau rappel à l’ordre du CRCL,… je disais donc que rémanence est un joli mot pour désigner un fait très charmant : la persistance partielle d’un phénomène après disparition de sa cause. En particulier, c’est la persistance d’une impression lumineuse sur la rétine après disparition de l’image qui l’a produite, c’est cette rémanence qui fonde le cinématographe. Autre exemple, un peu plus compliqué : les jours, et la lumière de ces jours, qui témoigne de mon existence… les jours s’en vont, et moi, je continue cependant d’exister. Les jours s’en vont, je demeure, vous connaissez le poème.
Alors ouvrez grandes vos oreilles, vous n’entendrez pas tous les jours la vraie voix du vrai Guillaume Apollinaire. La qualité technique est approximative, c’est parce que la gravure dans le vinyle n’est pas rémanente…
(…).
Merci Guillaume.
Afin d’offrir au joli de mot de rémanence un espace à sa mesure dans nos conversations, je propose d’en élargir, sans violence, le sens.
Par exemple : mon voisin est venu me bassiner tout à l’heure avec des problèmes de mur mitoyen, et ça m’a énervé. A présent, mon voisin est parti, il a disparu de chez moi, et pourtant je suis toujours énervé : c’est de la rémanence.
Bernard est timoré à cause de sa mère qui n’avait pas confiance en lui. La mère de Bernard est morte, mais Bernard demeure timoré : cas flagrant de rémanence.
J’ai perdu mes clés l’an dernier à cause de ma myopie. Depuis, je me suis acheté des lunettes. La cause a donc disparu, mais mes clés ne sont pas revenues : rémanence.
Sylvie est tombée amoureuse d’Olivier parce qu’Olivier était beau. Trente ans plus tard, Olivier est devenu moche, mais Sylvie est toujours amoureuse : rémanence encore.
Vous en saurez autant que moi, mes chers compatriotes, dès que vous aurez entendu la pittoresque saynète provençale que voici.
- Simone, je ne sais pas ce qu’il y avait avec ton gigot, mais j’ai une haleine épouvantable !
- C’est la purée d’ail, je pense…
- Eh ben c’est une sacrée cochonnerie, ta purée d’ail ! Ne me la ressers jamais !
- Pas de danger, je l’ai jetée, y en a plus !, disparue la purée d’ail !
- Je veux bien te croire, Simone, mais alors comment se fait-il que j’aie encore une haleine fétide ?
- Rémanence, mon chéri, rémanence !… Allez ! Embrasse moi…
- Maintenant ? T’es sûre ?

Voilà. C’est tout pour aujourd’hui. Je ne vous parlerai plus de rémanence, mais j’espère que le mot vous restera. Par effet de rémanence, en somme.
La prochaine fois, nous secourrons le mot « casuistique », préparez vos consciences, toujours cette fameuse terminaison.