L_oeil du larinx - François Rollin - Ratiociner - 27-02-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Si vous avez la gentillesse de suivre mes travaux de semaine en semaine, vous savez que mon entreprise de réhabilitation des mots en voie de disparition me vaut pas mal de pressions émanant de tous les azimuts. De puissants lobbies, militant chacun pour leur champion, font le siège de mon burlingue, mot que j’ai plaisir à recycler au passage. Parmi les turbulents prétendants, figure, je vous en ai informés à plusieurs reprises, le mot immarcescible, qui multiplie les tentatives d’infiltration dans nos locaux. Avant hier, à court d’arguments, j’ai usé d’une ruse un peu grossière je l’avoue : j’ai dit à immarcescible que je l’hébergerai à condition qu’il soit accompagné du verbe marcéder, qui, c’est là que réside la ruse, n’existe pas. Mais après tout, inaccessible correspond au verbe accéder, inconvertible à convertir, inextensible à étendre… alors immarcescible n’a qu’à trouver son verbe, marcéder, marcessir, marcendre, qu’il se débrouille, en attendant, je vous propose un cas plus urgent : celui du verbe ratiociner, qu’il m’est arrivé, second aveu, de prononcer rattiociner, par attirance de l’ion positif, le cation. Les terminaisons en t-i-o-n débouchent d’ailleurs sur de douloureux dilemmes phonétiques, analogues à celui que génère la phrase « les poules du kouvan couve » qu’il ne faut pas lire « les poules du couve kouvan ». Ainsi, lorsque deux clercs de notaire à la retraite décrivent leur activité d’autrefois, il ne faut pas lire « nous dassions les dattions », mais bien « nous dattions les dassions ».
Quoi qu’il en soit, comme disent les magnanarelles,… ratiociner, c’est se perdre en raisonnements, en considérations, en discussions interminables. Admettez que, dans notre France bavarde, ce verbe ratiociner ne manque pas d’applications pratiques, ainsi que ses dérivés que sont le ratiocineur et la ratiocination.
Ecoutez la vraie voix d’André Gide exécuter, à propos de Shakespeare, un doublé magnifique, avec une ratiocination justement qualifiée d’aptère, qui n’a pas d’ailes, contrairement au diptère, au coléoptère, et à l’hélicoptère, mais trêve de digressions, laissons parler Gide.
(…)
Merci André.
Mes chers compatriotes, je suis un vieux singe, vous le savez, et je ne tomberai pas dans le piège du galimatias. Ainsi, pas plus que je n’ergoterai sur l’ergotage et pas plus que je ne pérorerai sur la péroraison, je ne ratiocinerai sur la ratiocination. De même que l’emphase doit être traitée avec simplicité, la ratiocination doit être traitée avec concision, et voilà pourquoi je n’en dirai pas plus, et voilà pourquoi votre fille est muette.
Passons à l’application pratique de la leçon du jour, et repaissons nous de la saynète cruellement misogyne que voici.
- Simone, puis-je te parler franchement ?
- Quand ça ?
- Maintenant.
- Maintenant, oui, tu peux. Tout à l’heure, ce sera pas possible, mais maintenant tu peux.
- Eh bien Simone, ton frère, Gaspard, mon beau-frère, donc, me hérisse. Il passe son temps à ratiociner.
- C’est son droit !
- Je ne dis pas le contraire, je dis que ça me hérisse.
- Tu sais, Gaspard a toujours adoré le cinéma, il est au chômage en ce moment, et probablement que cette salle dont tu me parles, le rassio-ciné, c’est la plus proche de chez lui, c’est donc pas étonnant qu’il passe son temps à rassio-ciné.
- En effet, Simone, vu comme ça, c’est pas étonnant.
- Puisque tout est arrangé, embrasse moi, vieux hérisson.
Voilà, ça c’est fait. La prochaine fois, nous nous attarderons sur le sort peu enviable du verbe « bavocher », dont je vous signale d’ores et déjà qu’il est de nature à causer des bavochures.