L_oeil du larinx - François Rollin - Remugle - 30-01-2005.mp3
Mes chers compatriotes,
Vous n’aurez pas le mauvais goût de me contredire si j’affirme l’urgence de sauver d’une mort annoncée le mot « remugle ». Et pourtant, croyez le ou non, nous n’aurons peut-être pas le temps de réhabiliter remugle aujourd’hui. Car, dans mon Institut de sauvegarde des mots menacés d’extinction, je passe désormais plus de temps à éconduire les faux malades et les simulateurs qu’à secourir les vrais nécessiteux. A titre d’exemple, je vous ai informés que le mot immarcescible fait, depuis plus d’un mois, le siège de nos locaux, suppliant qu’on l’assiste. Je l’ai personnellement retoqué une bonne vingtaine de fois, et je pensais être venu à bout de son opiniâtreté. Pensez vous ! Immarcescible est revenu avant hier, accompagné cette fois d’un ami proche « infrangible », qui ne peut être brisé, un costaud qu’immarcescible avait manifestement payé pour plaider, tous muscles dehors, sa cause personnelle. Fermement éconduits par mes soins, les deux oiseaux ont fait retraite en marmonnant « vous aurez de nos nouvelles », et ils ont précisé « nous reviendrons ». Je les attends de pied ferme, fussent ils accompagnés d’incoercible, indéfectible, intangible, ou autres fiers à bras de la bande des irréductibles. Pas plus tard que ce matin, je trouve mon bureau occupé par une délégation de la SAP, la Société des Amis de la Palinodie… forme littéraire de rétractation à laquelle je n’ai pas l’intention de céder un lit quand on a déjà tant de mal à maintenir une opinion. Là-dessus, coup de fil de l’Association de Défense de Barouf, qui pousse son poulain au prétexte que potin a été recueilli chez nous il y a quelques temps, et qui, bien entendu, promet de faire du foin si elle n’est pas entendue. Et pendant ce temps-là, remugle se meurt. Un remugle, c’est une odeur particulière que prennent les objets longtemps enfermés ou exposés à un air vicié. Un remugle, c’est ce qu’exhalera bientôt le mot remugle si on ne lui ouvre pas la porte. Or ce n’est pas pour ce qu’il évoque que le mot remugle est boycotté, mais pour ce qu’il est physiquement : un mot pas bien joli, un mot tout vilain. Ecoutez à ce propos quelques autres mots horrifiques, extraits par le comédien Jean-Louis Barraut des pages du toujours controversé François Rabelais.
(…)
Merci Jean-Louis.
C’est vrai que le remugle n’avantage pas les lèvres ni la langue. Il est aussi vilain que sa seule rime, le bugle, instrument à vent proche du clairon. Le son du bugle est beau, mais la sonorité du mot bugle pourrait vous en dégoûter. Si nous avions le temps, mais nous ne l’avons pas, je vous démontrerais, mes chers compatriotes que le mot remugle est aussi émétique que le remugle est méphitique. Emétique, méphitique, voilà encore une belle paire de nécessiteux. Mais c’est remugle qui nous intéresse. Il faut le soutenir malgré cette laideur dont il est somme toute innocent.
Ecoutons, en guise de praxis, une petite saynète odorante.
- Simone, c’est moi, ou je sens comme un remugle ?
- Quel remugle ? Qui parle de remugle ? Où ça, un remugle ?
- Là, du côté de cette boîte. Y a comme un remugle.
- (Snif). Non. Un relent, à la rigueur, mais pas un remugle.
- (Snif) Ah non, c’est pas persistant comme un relent, …alors si c’est pas un remugle, c’est peut-être simplement une pestilence.
- Ah oui ! Là d’accord ! Là oui ! Une pestilence, oui ! C’est normal ! C’est la boîte à ordures.
- Eh ben tu vois, Simone, je m’inquiétais pour rien.
- Va te brosser les dents, et embrasse moi…
Allez, ne m’en veuillez pas mes chers compatriotes, je ferme la boutique à toute vitesse parce que j’entends rôder la bande à Immarcescible.
La prochaine fois, nous nous pencherons sur le sort désespéré du mot viduité, que beaucoup prennent pour la vacuité alors qu’elle n’est que le veuvage, une des nombreuses formes du vide, et je m’y connais pas mal en vide.